Gagner des vertiges tout à son aise (1)

    Thursday, March 17, 2005 to Saturday, April 9, 2005

    Opening
    • Friday, March 18, 2005
    Quels secrets la ville peut-elle révéler comme métaphore? Quelles incidences peut-elle avoir sur l’imaginaire de ceux qui la côtoient? À la fois réelle et construction d’un réel, comment s’incarne-t-elle à travers notre propre fiction? Les villes constituent des ensembles complexes et mouvants. Elles sont tout à la fois des sites de mémoire, de langage et de convoitise emplis de signes, des territoires d’échange et de communication. C’est ainsi que la déambulation quotidienne à travers ces parcours segmentés agit comme stimuli sur l’imaginaire de ceux qui les traversent. Espaces de circulation, de pérégrination, d’errance, la ville s’offre comme support d’histoires imperceptibles qui naissent, croissent puis s’étiolent lentement dans l’anonymat. Il existe des villes qui nous collent à la peau. Certaines parce qu’elles sont plantées de décors mythiques que l’on a visités, connus, parfois même fort bien connus, voire dans lesquels on a vécu; des villes rêvées auxquelles s’ancrent nos souvenirs et qui symbolisent la quête de tout ce que nous n’avons jamais eu et de ce que nous n’aurons jamais. L’expérience urbaine et son potentiel métaphorique s’offrent comme un territoire où cohabitent des fictions propres à une construction identitaire liée à la représentation et à la perception du monde environnant. A NICE PLACE TO LIVE LEAVE et UNE HISTOIRE À SOI portent sur la nature même de la ville en tant que vecteur de ces fictions. L’œuvre A NICE PLACE TO LIVE LEAVE, s’approprie le territoire de la petite ville de Baie-Saint-Paul au Québec(2) comme cadre d’une exploration qui cherche à mettre en correspondance des espaces géographiques et des espaces inconscients par le biais de lieux évoqués qui sont eux-mêmes à forte charge symbolique : les villes de l’ici – espaces routiniers entre la maison, le travail et le divertissement – et celles de l’ailleurs – lieux d’évasion mythiques et désirés – qui contribuent à alimenter une fiction collective propre à nos sociétés organisées et sédentaires. À la manière d’un journal personnel, l’architecture vernaculaire de Baie-Saint-Paul fut peinte jour après jour dans un processus quotidien et répétitif alors que le public était invité à produire un souvenir de voyage (sous la forme d’un court texte) empreint d’un affect particulier. Ce micro-récit était par la suite introduit dans l’œuvre ponctuant la série architecturale et venant ainsi rompre avec les repères familiers d’un paysage de carte postale, évocation du passage tranquille des jours. Dans cet « imaginaire de l’errance », dans cette « sortie de soi », il ne s’agit pas de se fuir mais plutôt d’instaurer une tension au sein de repères spatiaux fortement ancrés à la fois dans sa réalité vécue et dans ses fantasmes. Ainsi font les déplacements de celui qui arpente physiquement l’espace de la ville et s’adonne au vagabondage de l’esprit. UNE HISTOIRE À SOI poursuit cette traversée de l’espace urbain. Il est question dans ce deuxième corpus photographique d'exprimer le rapport qu’entretient la demeure avec l’intérieur secret de « ce qui reste secret ». L’œuvre aborde ici la maison comme lieu clos sur la famille, microsociété dotée d’une histoire singulière par laquelle survient ce qui demeure caché versus ce que l’on accepte de montrer. Théâtre du quotidien dramatique où évolue la famille à l’abri des regards, la maison ouvre sa façade mais se ferme aux aveux. Deux types de représentation sont ici abordés simultanément : la première, photographique, figure l’extérieur de résidences privées tandis que l’autre, en superposition textuelle, livre des indices d’une scène se déroulant à l’intérieur de ce microcosme. La co-présence de l’image et du texte sur une même surface engendre un récit relatif aux secrets inhérents à tout espace domestique. Afin de stimuler la capacité du spectateur à produire des récits, les textes choisis dépassent largement le statut habituel de légende et fonctionnent à la manière de polaroïds, d’instantanés objectifs et sans affect. Cette cohabitation du texte et de l’image ne les oppose ni ne les substitue l’un à l’autre mais a pour effet d’interroger le double registre du visible et du lisible en alternant poétique et documentaire. Le motif de la maison domestique est traité ici comme problématique « du dedans et du dehors » : habiter un espace qui s’exprime en nous et à l’extérieur de nous. Avec l’être et la demeure comme théâtre de la condition humaine s’oppose « le monde comme fiction fabuleuse »(3) . L’imaginaire qui s’anime, par exemple, lorsque nous surprenons les activités du voisinage par une fenêtre, participerait à nourrir nos fantasmes mutuels déjà stimulés par la culture du récit telle que livrée par le cinéma, les séries télévisées, la littérature, les jeux vidéo, la bande dessinée... La maison – frontière entre le public et le privé – et ses ouvertures sur l’extérieur sont des composantes d’un phénomène culturel où se joue une dialectique de transparence/opacité. Corps réel et chimérique, source d’inspiration intarissable, la maison est questionnée comme espace métaphorique du soi et de l’autre. À ce titre, certains lieux deviennent ainsi partie de soi. Comme les sociétés extrêmement rationnelles de la Renaissance sentirent le besoin de créer des Utopies, nous, à notre époque, devons créer des fables(4). Cette fiction qui s’insère comme une tension permanente dans nos représentations collectives et notre rapport au réel serait-elle devenu notre seul espace d’intensité? Josée Pellerin
    1. « (…)gagner des vertiges tout à mon aise », dans Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, volume IV. 2. Le projet a été réalisé dans le cadre du Symposium International de Baie-Saint-Paul, édition 2003. Cet événement annuel favorise la rencontre du public avec l’art actuel et les artistes sur une durée d’un mois, dans une approche dite d’atelier ou de résidence. Le public est invité à s’approcher du processus de création. 3. Marie-Anne Guérin, Où est passé le monde comme fiction fabuleuse, Trafic 30, (été 1999), p.11. Texte cité dans l’ouvrage de Régis Durand, Disparités, Éditions de la Différence, Paris, 2002, p.28. 4. Francis Alÿs, Musée Picasso, Antibes et Réunion des musées nationaux, Paris, 2001, p.79